Pr Michaël Peyromaure : «L’hôpital oublie les malades»

Excédé par le pouvoir exorbitant de la direction centrale de l’Assistance publique, le professeur d’urologie de l’hôpital Cochin monte au créneau.

#MichaëlPeyromaure est le jeune chef du prestigieux service d’urologie de l’#hôpitalCochin, à Paris. Il dénonce les dérives d’une administration hospitalière qui s’immisce à tous les échelons du soin des malades et les absurdes conséquences de la loi santé de 2015.

LE FIGARO. – Pourquoi tirez-vous la sonnette d’alarme sur la dérive de l’hôpital Cochin ?

Pr Michaël PEYROMAURE. – Il se passe à Cochin ce qui se passe, à mon avis, dans tous les hôpitaux de l’Assistance publique (AP). Une #dériveadministrative et une inertie dans les schémas décisionnels nous éloignent de notre mission première, à savoir le soin des patients. C’est très douloureux quand on a connu la belle période de l’#APHP (Assistance publique des hôpitaux de Paris), jusqu’il y a dix ou quinze ans, de voir ce qu’elle est en train de devenir. L’AP-HP est un endroit extraordinaire où des personnels se dévouent corps et âme à leur métier, où se côtoient malades fortunés et indigents, soignés sans discrimination.

Avez-vous un exemple de cette dérive ?

Il y a quelques jours, un patient qui devait être opéré la semaine précédente, et dont l’intervention avait été reportée en raison d’une grève, était à nouveau au bloc opératoire à 17 heures, à jeun depuis la veille à minuit. Le chirurgien, l’anesthésiste et les infirmières étaient prêts quand la cadre du bloc – cadre administratif et non cadre de soins – a refusé que l’on opère le malade, au motif que les nouvelles consignes étaient de fermer les salles d’opération à 17 heures. Pourtant, lors du transfert du service dans un nouveau bâtiment, nous avions eu la promesse du maintien de l’activité habituelle jusqu’à 18 heures.

Cette cadre n’obéissait-elle pas à une consigne de la direction ?

Mais précisément, c’est ce que génère la gouvernance actuelle de l’AP! On s’éloigne des soins alors que c’est notre cœur de métier. C’est une chose d’obéir à des consignes absurdes et une autre de s’occuper des malades. On ne s’intéresse plus qu’à des normes et à des protocoles. Lors de l’accréditation, personne ne nous a demandé si nous avions des aides opératoires, des instrumentistes, du matériel adapté à nos besoins, ou si par exemple nous pouvions faire venir rapidement une poche de transfusion en cas d’hémorragie brutale. Ces critères-là, qui sont primordiaux pour la qualité et la sécurité des soins, passent au second plan.

Pour en revenir à l’heure de fermeture du bloc opératoire, pourquoi le vivez-vous comme une trahison ?

C’est emblématique. Avant le déménagement, nous avions eu toutes les assurances à la fois du directeur du groupe hospitalier, de la directrice du site Cochin et de la directrice des soins. Le premier a été bombardé à la tête d’une agence régionale de santé, la deuxième au cabinet du premier ministre et la troisième promue à la Direction générale de l’offre de soins (DGOS). Jamais ils ne reviendront sur les lieux de leurs erreurs. Comment faire en sorte que ces gens-là, qui sont responsables en grande partie des difficultés que nous connaissons et qui n’ont pas tenu leurs engagements, soient comptables de leurs actes?

Vous ne croyez pas à l’intérêt d’une direction centrale ?

L’AP-HP est un mastodonte centralisé ou la moindre décision prend des mois. Toutes les décisions et parfois l’absence de décision sont complètement déconnectées de la vraie vie des services. La décision doit être proche du service. Prenons un exemple. Deux hôpitaux de l’AP-HP sont en compétition pour l’acquisition d’un nouveau robot chirurgical. Les projets ont été écrits il y a deux mois, réécrits plusieurs fois, puis ont fait l’objet des nombreuses commissions qui, toutes, ont conclu que Cochin avait le meilleur dossier… Mais les robots déjà existants étant installés rive gauche (où est situé l’hôpital Cochin, NDLR), l’administration a conclu qu’il faudrait en installer rive droite. Quand on sait qu’un tel robot coûte 2 millions, on se demande pourquoi l’AP n’en achète pas tout simplement deux! Ne nous a-t-on pas rappelé récemment que le budget de l’AP-HP se chiffre à plusieurs milliards pour minimiser l’impact du bug informatique qui a fait perdre 80 millions d’euros à l’institution ? Les économies doivent être faites ailleurs que sur les soins.

L’administration hospitalière a-t-elle donc oublié le malade en chemin ?

Hélas, oui. Notre consultation a été transférée la semaine dernière dans le bâtiment Port-Royal. Dans l’ancien bâtiment, nous avions la consultation la plus efficace de Cochin car le circuit des patients était rapide. Ils arrivaient à la consultation, étaient reçus par une aide-soignante, puis voyaient le médecin, et ensuite allaient à la caisse située dans notre consultation. En tout, le passage d’un patient durait environ vingt minutes, tout compris. Contre notre avis, l’administration a décidé qu’à Port-Royal les patients devraient d’abord se présenter à une caisse commune à tout le bâtiment: urologie, gynécologie et obstétrique. Ils devaient en théorie y patienter six minutes avant de pouvoir venir à notre consultation. Nous avons prévenu que cela allait allonger le circuit. Ils n’ont pas écouté. Hier, j’ai vu une quarantaine de patients dans notre nouvelle consultation. Ils étaient tous en retard, et furieux d’avoir attendu entre vingt et quarante minutes à la caisse commune! En tout, leur passage pour une consultation de dix minutes leur prend désormais une heure. Quand j’ai dénoncé cette nouvelle organisation, on m’a dit que la solution serait de convoquer les patients une demi-heure avant l’horaire prévu pour leur consultation! Comme si les patients n’avaient que ça à faire! Vous pouvez voir avec quel mépris les gens sont traités.

Redoutez-vous un déclassement de l’assistance publique ?

Il est évident que si on continue dans cette direction, dans vingt ans, l’AP ne sera plus à la pointe de la médecine et sera réduite à un dispensaire. Et pourtant, je suis le premier à vouloir rester à bord du navire. C’est pour cela que je m’exprime aujourd’hui. Il est temps de faire le constat d’échec de l’organisation actuelle et de redonner de l’autonomie aux services. Que l’on regroupe des établissements sur des objectifs de santé publique, c’est bien naturel et c’est souhaitable, mais il faut de l’autonomie au sein des services et des établissements.

Ne craignez-vous pas des sanctions en vous exprimant ainsi ?

Bien sûr, mais comme j’ai déjà l’impression d’être sanctionné au quotidien, je ne pouvais plus me taire. Au moins, j’ai la conscience tranquille. Et surtout, je ne fais que dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Je passe douze heures par jour dans le service à m’occuper des gens. C’est mon métier, c’est pour cela que je suis payé. Même si je m’expose à des sanctions, j’espère qu’au moins on me reconnaîtra cette qualité qui est de vouloir servir l’intérêt général.

 

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