Sous pression de l’industrie, l’expertise des futurs logos nutritionnels tourne à la farce

Défaillances dans l’étiquetage, faible participation des marques, inégalité de traitement des prototypes, l’expérimentation en conditions réelles d’achat des logos nutritionnels simplifiés a été confiée à une société privée, liée aux industriels. Dans une pétition à la ministre de la santé Marisol Touraine lancée jeudi 27 octobre, l’ONG Foodwatch réclame l’arrêt du test.

A l’écouter, au mieux, c’est un fiasco ; au pire, « une #mascarade ». L’ONG #Foodwatch a lancé, jeudi, une #pétition adressée à la ministre de la santé #MarisolTouraine – voir ici – exigeant l’arrêt de l’expérimentation en conditions réelles d’achat des #logosnutritionnels simplifiés. « Le fait que Marisol Touraine profite de la loi santé pour mettre en place un étiquetage nutritionnel simplifié était une bonne nouvelle, résume Chloé Stevenson de Foodwatch France. Mais nous avons été déçus de voir que la ministre a décidé de se lancer dans une expérimentation réclamée par l’agro-industrie, qui par ailleurs n’a jamais voulu d’un étiquetage. »

Le #test grandeur nature programmé sur dix semaines qui a débuté le 26 septembre dernier dans 40 magasins rencontre aujourd’hui « de nombreux problèmes » et comporte de multiples #anomalies, qui, selon l’ONG, « illustrent son manque de fiabilité » : défaillances et erreurs dans l’étiquetage, faible participation des marques, inégalité de traitement des prototypesUn échec qui porte la marque d’une #collusion de la ministre et de ses services avec l’#industrie.

L’expérimentation a été une « diversion »selon Foodwatch. La loi sur la santé permettait en effet à la ministre de prendre directement un décret d’application et de choisir un logo s’inspirant des « Trafic light » britanniques – Nutri-Couleurs, des feux tricolores multiples pour chaque nutriment – ou du système à « 5 couleurs » – NutriScore allant du vert au rouge, selon la qualité nutritionnelle des produits. Ce dernier logo a bénéficié du soutien des sociétés savantes et du Haut Conseil de la santé publique – et plus de 239 000 consommateurs ont déjà signé une autre pétition réclamant son application immédiate (ici).

Mais à la suite de l’intervention directe du ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll (comme Mediapart l’a déjà expliqué ici et ), Marisol Touraine a choisi d’ouvrir une « concertation » associant l’industrie agroalimentaire et la grande distribution, et de leur accorder très vite le principe de l’expérimentation qu’ils réclamaient, notamment pour y inclure leurs propres projets d’étiquettes – le SENS de la fédération de la distribution (FCD) qui préconise une fréquence de consommation et le Nutri-Repère, une simple adaptation de l’étiquette actuelle, par l’association nationale des industries alimentaires (#ANIA ). « Il y a un problème avec ces deux logos qui ne sont pas compréhensibles, et dont les bases scientifiques sont faibles », déplore Chloé Stevenson.

La ministre de la santé a cédé à toutes les sollicitations de l’industrie, même les plus improbables. Elle a offert la co-présidence du comité de pilotage de l’étude à Christian Babusiaux, le président du Fonds français pour l’alimentation et la santé (#FFAS ), fondé et financé par les industriels de l’ANIA. Puis elle a accepté, au travers de son directeur général de la santé Benoît Vallet, de confier, sans appels d’offres, la réalisation de cette étude au FFAS, le finançant à hauteur de 1,2 million d’euros – sur un total de 2,2 millions. Et c’est le FFAS qui a désigné sans mise en concurrence l’entreprise, l’agence LinkUp, son partenaire et financeur, par ailleurs engagée dans de nombreuses campagnes de Greenwashing, pour la mise en œuvre de l’expérimentation.

Tout en supervisant l’opération, LinkUp a ainsi lancé « l’Openlab Nutella » pour Ferrero afin de « débattre » de « la réalité de l’huile de palme durable ». Mais l’agence travaille aussi pour Lesieur, Mondelez, Nestlé, Bordeau Chesnel, Orangina, Quick, Charal…

Les #conflitsdintérêts se sont accumulés, dénonce l’ONG Foodwatch, qui rappelle que« six experts renommés », dont les spécialistes en épidémiologie et en nutrition, ont« claqué la porte du comité scientifique » de l’expérimentation, et que le directeur de l’Inserm a quitté, de son côté, le comité de pilotage. L’un des experts a expliqué qu’une « opération marketing » semblait prévaloir, plutôt que la recherche d’une évaluation scientifique. Ce type de test nécessite de « prévoir une analyse par un organisme ou un laboratoire indépendant » que les chercheurs n’obtiennent pas.

Au micro, le DGS Benoît Vallet, à sa droite, le président du FFAS, Christian Babusiaux. À sa gauche, en bout de table, Sandrine Raffin de l'agence LinkUp. © DRAu micro, le DGS Benoît Vallet, à sa droite, le président du FFAS, Christian Babusiaux. À sa gauche, en bout de table, Sandrine Raffin de l’agence LinkUp. © DR

Aujourd’hui, plus d’un mois après le début du test, la mise en œuvre fait apparaître de nombreuses anomalies. Les observations sur le terrain contredisent les données avancées par le FFAS, ont relevé des chercheurs et des diététiciens de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN) INSERM-Paris XIII, soutiens du système 5 couleurs, qui se sont rendus sur place entre la première et la troisième semaine de test. Seulement 60 % des aliments des rayons pain-viennoiserie, 49 % du rayon traiteur frais et 25 % du rayon plats préparés d’épicerie étaient étiquetés. Sur l’ensemble des marques présentes dans les linéaires des rayons testés, moins de 40 % font l’objet d’un étiquetage. Mais les anomalies concernent aussi l’inégalité de traitement des différents systèmes mis en place. « Une certaine disparité dans le niveau d’étiquetage a été relevée entre les différents systèmes évalués, poursuivent-ils. En particulier, en moyenne dans les deux supermarchés visités où il est testé, le NutriScore n’est étiqueté que dans 30 % des cas, tous rayons et toutes périodes confondus. »

Ainsi, selon ces observations, le Nutri-repère défendu par les industriels de l’ANIA était mis en place à 59 %, Nutri-Couleurs à 52 %, SENS à 46 % et le favori des scientifiques, le NutriScore, à 30 % en moyenne. Ces anomalies semblent coïncider avec la préférence naturelle des organisateurs du test…

Confirmant ces aléas dans la mise en place des étiquettes, la responsable de l’agence LinkUp, Sandrine Raffin, a répondu sur le site du FFAS, qu’il y avait eu « une problématique de rodage » de ses équipes la première semaine, mais que les produits étaient depuis « bien étiquetés dans les rayons ». L’un des membres du comité scientifique de l’étude, Pierre Chandon, professeur à l’INSEAD, et par ailleurs titulaire de la chaire L’Oréal en marketing, a de son côté assumé le défaut d’étiquetage. « La grande majorité des produits sont étiquetés, a-t-il expliqué, sur le site du FFAS. Cela va de 67 à 87 %. Et c’est un plus, parce que c’est ce qui va se passer dans la vie réelle. Les industriels auront le choix d’étiqueter ou non les produits. Tous les produits ne seront pas étiquetés. Ça va recréer ce qui va se passer après. Ça aurait été une erreur d’étiqueter 100 % des produits. » Le professeur de marketing indique qu’il compte ainsi obtenir des éléments sur le comportement des consommateurs. Dans le protocole scientifique de l’étude, il était pourtant recommandé, pour des questions de validité statistique, que tous les produits soient étiquetés. …

 

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28 octobre 2016 | Par KARL LASKE

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