Knacki Ball : un jugement qui ne mâche pas ses mots … et dont personne n’a parlé

21 juin 2016, Yasmine Motarjemi, ex-responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé et lanceuse d’alerte postait l’article suivant avec la mention : « Nestlé condamné en France. Demandez-vous pourquoi les médias n’en parlent pas, alors que le produit peut causer la mort des enfants« . Je n’avais pas vu passer cet article et en cherchant sur le web j’ai trouvé peu de relais de cette information. Vous trouvez ici l’article et la lettre envoyée par Yasmine Motarjemi à la Ministre de la santé Marisol Touraine, qui n’a jamais répondu. Un exemple, encore un, du laxisme des autorités face aux groupes puissants de l’agoalimentaire.

ARTICLE :

Herta est condamnée pour ne pas avoir assez alerté les consommateurs de ces saucisses sur le risque de suffocation des jeunes enfants.

Le 29 mai 2012, la vie de la famille Tran bascule : la petite dernière, Mayline, s’étouffe en mangeant une saucisse #KnackiBall de la marque #Herta. Malgré l’intervention de son père, puis des pompiers, la fillette est victime de quatre arrêts cardiaques avant de tomber dans le coma. Alors que les médecins envisagent un arrêt des soins, elle s’en sort miraculeusement au bout de quelques semaines.

Le 10 mai dernier, le tribunal de grande instance de Paris a jugé que Herta était entièrement responsable de cet accident et l’a condamnée à verser plus de 150 000 € à la famille en réparation du préjudice subi.

Un avertissement insuffisant

« Ne pas donner ni laisser à la portée d’enfants de moins de 4 ans ; ils risqueraient d’avaler sans mâcher » : c’est l’avertissement qu’Herta affiche sur les boîtes de ses mini-saucisses de Strasbourg. Mais pour le juge, cette mention n’est pas suffisante car elle n’alerte pas le consommateur sur le risque majeur pour les jeunes enfants, à savoir la suffocation ou l’étouffement. La mise en garde doit être proportionnée, estime le juge.

« Le tribunal a aussi pointé la forme ludique du produit qu’on associe plus à une friandise qu’à de la charcuterie et qui le rend très attractif pour les enfants », explique Emmanuel Tran.

Contacté, le président d’Herta, Arnaud de Belloy, indique que la décision de faire appel ou pas de ce jugement n’a pas encore été prise. Il explique que le message d’avertissement a été apposé dès 2008 sur les boîtes de Knacki Ball. La lisibilité du message et du pictogramme d’un bébé barré sur le pot a même été renforcée par l’utilisation d’un fond noir :

photo d'un pot de knacki ball

lien vers l’article après le courrier de Yasmine Motarjemi

 

Lettre adressée à Marisol Touraine en septembre 2016

 

Yasmine Motarjemi

Adresse masquée

Lettre Recommandée

Madame Marisol TOURAINE Ministre des Affaires sociales,
de la Santé et des Droits des Femmes 14, avenue Duquesne
75350 PARIS 07 SP

 

Objet : Votre intervention en faveur de la sécurité sanitaire des produits alimentaires Nyon, le 30 septembre 2016

Madame la Ministre,

Avant de relater l’expérience professionnelle qui me mène à vous écrire, je me présente. Je suis une ancienne cadre supérieure de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en charge de la prévention des toxi-infections alimentaires (de 1990 à 2000). Sur l’insistance de Nestlé, je fus (de 2000 à 2010) engagée chez Nestlé, en tant que Assistant Vice-Président, responsable de la sécurité alimentaire au niveau mondial. C’est en cette ex-qualité et pour des motifs exclusifs liés à ce que j’estime être un problème de santé publique que je vous adresse la présente.

Au cours de l’exercice de mes fonctions chez Nestlé, j’ai constaté des dysfonctionnements que j’ai, de par mes fonctions, rapportés en interne. Contre toute attente, il en est résulté des mesures de représailles qui, à leur tour, ont causé d’autres dysfonctionnements. En effet, cette situation hautement préjudiciable a été la source de divers incidents à travers le monde, dont la mort des bébés en France, rapportée par le magazine de 60 Millions de Consommateurs (copie ci-jointe). Le problème de la communication des risques par un étiquetage adéquat ou de la conception des produits pour l’usage prévu, comme mentionné dans cet article, était un des sujets qui me préoccupaient et que j’évoquais régulièrement en interne. Mon expérience professionnelle à l’OMS, m’avait rendue sensible à ces deux sujets. Cependant, ces lacunes n’étaient de loin pas les seuls problèmes, mais deux parmi tant d’autres. Certains, plus graves, ont contribué à d’autres incidents à travers le monde : excès d’iode et contamination des formules de lait infantiles avec mélamine en Chine, infections à E. coli O157 aux USA, étouffements des bébés avec des biscuits en France, etc.

La dégradation de la situation en 2006 m’a conduite à officiellement donner l’alerte en interne et à demander un audit de la sécurité alimentaire. Durant quatre années, de 2006 à 2010, j’ai donné l’alerte en interne, pour le double problème de la gestion défaillante de la sécurité alimentaire dans notre département, le centre décisionnel de nos opérations au niveau mondial, et du harcèlement psychologique de ma propre personne avec des répercussions sur la gestion de la sécurité alimentaire. Tous mes efforts sont restés vains. En 2010, alors que je demandais une audience avec le Président Directeur Général de Nestlé, M. Paul Bulcke, pour rapporter les dysfonctionnements. Je fus alors licenciée sans être entendue.

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Alors que j’ai ouvert une procédure judiciaire contre Nestlé et que j’ai fait part de mon expérience professionnelle aux autorités Suisses et aux médias, il n’y a jamais eu d’enquête sanitaire, ni en interne chez Nestlé, ni par les autorités sanitaires en Suisse ou dans les pays concernés, comme la France, les Etats-Unis.

Je vous écris aujourd’hui car, bien que les faits dénoncés appartiennent au passé, lors du procès que j’ai intenté pour harcèlement, la direction de Nestlé a continué à soutenir que leur gestion de la sécurité alimentaire était adéquate et qu’à leur avis, malgré les nombreux épisodes d’étouffement des bébés en France, les biscuits impliqués étaient sûrs et acceptables. La direction de Nestlé a même osé dire que le Larousse gastronomique, qui est un livre de cuisine, est leur référence scientifique en matière de la sécurité alimentaire. On m’a également injustement reproché le retrait, en France, des produits contaminés par des antibiotiques interdits. Aussi incroyable et absurde que cela puisse paraître, c’est la vérité et de tels arguments constituent, en partie, la défense de Nestlé lors du procès en cours au tribunal, à Lausanne, Suisse.

Bien que le procès qui m’oppose à Nestlé porte sur le harcèlement dont j’ai été l’objet dans cette entreprise pour les motifs que je vous ai indiqués, cette situation montre également la position difficile, pour ne pas écrire impossible, qui est celle des lanceurs d’alerte, surtout dans les grandes entreprises. Non seulement les lanceurs d’alerte subissent des représailles, sont harcelés et perdent leur travail, mais il arrive que, comme dans mon cas, quand ils portent plainte au tribunal, l’employeur ne fasse du procès qu’un sujet de moquerie. Des situations si injustes poussent certains employés à se suicider comme chez France Télécom en 2009.

Par cette lettre, je m’adresse à vous, afin que vous décidiez si les faits exposés ci-dessus observés durant mon expérience professionnelle justifient une enquête sanitaire sur la gestion de la sécurité alimentaire chez Nestlé. J’espère, pour le moins, que mon expérience puisse être examinée et servir à tirer des leçons pour l’avenir, notamment dans le cadre du nouveau projet de loi sur l’étiquetage nutritionnel, où mon expérience de la communication des risques peut s’avérer pertinente.

Enfin, je souhaite vous alerter sur le fait que nous avons un vide réglementaire au niveau international. Selon mon expérience, le siège « international » des entreprises transnationales échappe à toute supervision réglementaire et n’est contrôlé par aucune autorité règlementaire. Alors que leurs politiques et/ou leurs pratiques ont une portée mondiale. Par exemple, parmi les documents soumis au tribunal, j’ai découvert qu’en 2006 Nestlé a décidé de lier les bonus des managers au rappel des produits et jusqu’à aujourd’hui Nestlé défend cette politique. Or, par expérience, je sais qu’une telle décision peut dissuader les managers de rappeler des produits contaminés ou les conduire à harceler et licencier tout employé qui aurait une approche sécuritaire et éthique. Il est possible que cette vision des affaires ait pu, entre autres, contribuer aux difficultés que j’ai rencontrées dans l’exercice de mes fonctions.

En espérant, que ma demande trouvera un écho favorable, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de mes très respectueuses salutations.

Yasmine Motarjemi
Ancienne cadre supérieure de l’Organisation mondiale de la santé Ancienne responsable de la Sécurité Alimentaire, Nestlé Ancienne « Assistant Vice-Président, Nestlé

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Annexe :
Article du magazine 60 millions de consommateurs

Copies

  •   M. Alain Berset, Conseiller Fédéral (Ministre fédéral), Chef du Département fédéral Suisse de l’intérieur, Berne, Suisse
  •   M. Didier Burkhalter, Conseiller Fédéral (Ministre fédéral), Chef du Département fédéral Suisse des affaires étrangères, Berne, Suisse
  •   Mr Stephen Ostroff, Deputy Commissioner for Foods and Veterinary Medicine, US FDA, Washington D.C. USA
  •   Mme Margaret Chan, Directrice Générale, Organisation mondiale de la Santé, Genève, Suisse

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lire sur 60millions-mag.com – publié le 19 mai 2016

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