Le cri d’alarme des lanceurs d’alerte face au silence de l’Europe

Ceux que l’on appelle « lanceurs d’alerte » sont à l’origine des révélations fracassantes qui font la Une de nos journaux : Clearstream, Luxleaks, Paradise Papers, pour ne parler que de certains scandales financiers. Mais qu’en est-il de leurs vies une fois les révélations sorties et leur nom connu ? Qu’attendre de l’Europe pour leur protection ? Denis Robert, Raphaël Halet et Virginie Rozière (eurodéputée) témoignent.

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Clearstream, Luxleaks, Paradise Papers… Ils ont révélé les scandales les plus importants de notre époque. Pour au final payer le prix fort, parfois même de leur vie. Aujourd’hui, les lanceurs d’alerte lancent un cri d’alarme face aux vides juridiques et au silence de l’UE. Denis Robert et Raphaël Halet les premiers.

ClearStream, OffshoreLeaks, SwissLeaks, Luxleaks, Panama Papers, Monsanto Papers, affaire Snowden et maintenant les Paradise Papers et ses quelque 13 millions de fichiers fuités… Avec les années, les révélations se succèdent, de plus en plus fracassantes, mettant toujours plus à nu la compromission de grandes multinationales, de femmes et d’hommes politiques et autres personnes de pouvoir. Elles jettent une lumière crue sur l’existence de régimes fiscaux d’États souvent à la lisière de la légalité. Mais alors que le monde politico-médiatique s’agace de l’attentisme politique pour lutter contre l’évasion et la fraude fiscale, celui-ci s’émeut moins du sort réservé aux lanceurs d’alerte, jetés à l’opprobre et écrasés par des machines judiciaires qui les dépassent.

« J’ai dû me rendre compte que la vie était ailleurs »

Dans l’hystérie médiatique et politique qu’engendrent ces régulières révélations, on aurait tendance à oublier que derrière chaque fuite, massive ou modeste, se cachent des femmes et des hommes de tous les jours. Des employés, des salariés, des stagiaires, des indépendants, ou de simples témoins, qui, pour révéler une affaire, mettent en danger, parfois malgré eux, leur réputation, leur carrière professionnelle voire parfois leur vie. L’assassinat en octobre dernier de la journaliste maltaise, Daphne Caruana Galizia, l’a rappelé de la manière la plus brutale. Même en Europe, révéler une affaire ou des pratiques allant à l’encontre de l’intérêt général peut être payé au prix le plus fort : celui du sang.

Un constat que partage Denis Robert, le journaliste et écrivain à l’origine des révélations sur le fonctionnement opaque de la chambre de compensation Clearstream au début des années 2000, et dont l’histoire a été adaptée à l’écran en 2015 (L’enquête, réalisé par Vincent Garenq, ndlr). Entre deux tournages, il répond avec amertume sur les vicissitudes de l’époque. Primo, il ne se revendique pas comme « lanceur d’alerte », terme symptomatique « de la défaite du journalisme » selon lui. Son témoignage atteste néanmoins des difficultés qu’endurent ce que certains appellent aussi « les sentinelles ». « 63 procédures ont été lancées contre moi sur dix années. J’ai été victime de ce que les Canadiens appellent les « procédures-baillons » », raconte le journaliste en faisant référence à ces procédures judiciaires dont le but n’est pas tant de condamner que de provoquer la peur et l’autocensure. Plus que l’acharnement judiciaire, c’est « la compromission absolue de journalistes, qui aujourd’hui, quand ils me voient, rasent les murs », qui a presque été le plus douloureux.

Pour Denis Robert, cette expérience aura révélé que le vrai pouvoir ne réside pas tant dans la capacité à révéler une information, mais dans celle de l’étouffer. « Il a fallu résister, tenir bon et puis surtout ne pas répondre au coup par coup parce que les coups venaient de partout. À un moment donné ça peut rendre fou. Il fallait que je me rende compte que la vie était ailleurs… Pendant ces dix années, j’ai écrit des romans, des pièces de théâtre. Je suis allé à la pêche, au cinéma, en vacances. J’ai continué à vivre. » Pourtant le journaliste, passé par Actuel et Libération, jouissait d’une solide réputation : « C’était assez difficile de me dézinguer. Mais Clearstream a réussi en partie ce travail-là, parce qu’ils avaient un avocat et un service com’ qui ont fait le job ».

lire sur cafebabel.fr – publié le 20 novembre 2017

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