Experts de l’ONU tués en RDC: interrogations autour du rôle d’agents de l’Etat | Passeur d'alertes

Experts de l’ONU tués en RDC: interrogations autour du rôle d’agents de l’Etat

Des agents de l’Etat et affiliés ont participé à l’organisation de la mission qui a coûté la vie à deux experts de l’ONU le 12 mars 2017. C’est ce qui ressort d’une enquête menée conjointement par RFI et Reuters sur la base d’éléments issus du dossier d’instruction de la justice militaire congolaise, fruit d’une coopération avec l’ONU. Ces pièces n’ont été mentionnées ni au cours du procès ouvert en RDC, ni dans le rapport d’un comité d’enquête mis sur pied par les Nations unies. Le gouvernement congolais et l’ONU se disent pourtant prêts à chercher la vérité quels que soient les auteurs du meurtre.

Le 26 juillet 2017, près de deux mois après le début du procès des assassins présumés des experts onusiens, coup de théâtre à Kananga. L’auditeur militaire révèle en pleine audience détenir « un flash disk de plus de 10 Giga » de fadettes, ces relevés téléphoniques des appels et messages émis et reçus. Il promet des révélations. « Je suis porté à croire que l’exécution des experts ne pouvait pas être décidé par une simple milice ». Les mots si lourds de sens du lieutenant-colonel Jean Blaise Bwamulundu Guzola provoquent un murmure sans fin dans la salle d’audience. La défense exige immédiatement qu’un expert en télécommunications soit entendu pour présenter à la cour l’analyse de ces relevés téléphoniques. Requête acceptée.

L’expert n’est jamais venu et les avocats des douze miliciens accusés affirment toujours attendre d’avoir accès à ces fadettes dont la divulgation publique, de l’opinion même de l’auditeur militaire très en verve ce jour-là, pourrait mettre en fuite les commanditaires du meurtre. Ce sont ces relevés téléphoniques et d’autres pièces du dossier d’instruction réunis par la justice militaire et l’ONU entre mars et mai 2017 que RFI et Reuters ont pu consulter. Depuis le 5 juin 2017 et l’ouverture de ce procès-fleuve, aucun des individus auxquels ces numéros « sensibles » appartiennent n’a comparu.

L’Américain Michael Sharp et la Suédoise Zaida Catalan sont assassinés le 12 mars dernier non loin de Bunkonde, dans la province du Kasaï Central en proie depuis quelques mois à une insurrection et une répression sans précédents. C’est la première fois que des experts de l’ONU sont tués en République démocratique du Congo. Leur exécution est filmée, diffusée publiquement. Le gouvernement congolais a immédiatement ouvert une enquête et accuse aujourd’hui encore des miliciens insurgés, les « Kamuina Nsapu » de les avoir assassinés. Le rapport du comité d’enquête mis sur pied par Antonio Guterres après le meurtre ne suggère finalement pas autre chose.

Les accusés du procès de Kananga

Malgré l’annonce fracassante du 26 juillet 2017, le procès de Kananga continue à se perdre dans des débats sans fin sur l’âge des prévenus. La liste des accusés s’allonge au fil des mois. En décembre 2017, vingt-six noms y figurent. Ils ont été deux, puis quatre et aujourd’hui douze sur vingt-six à être arrêtés et se retrouver sur les bancs du tribunal de Kananga, tous de présumés miliciens qui nient en bloc. Certains se disent détenus au secret depuis des mois, torturés, d’autres affirment ne pas comprendre leur lien avec le dossier. Quant aux trois chefs de milices accusés d’avoir ordonné le meurtre, ils sont en fuite et ne se sont jamais exprimés sur le dossier.

Sur la vidéo du meurtre, il est possible de distinguer quelques visages. Un seul des accusés a été formellement identifié sur la vidéo. Pour la justice militaire congolaise et l’ONU, Evariste Ilunga, dit « Beau gars », est ce milicien, en chemise noire et bandeau rouge flambant neuf, qui fuit au premier coup de feu pour ne réapparaître qu’après l’assassinat. Le scénario dessiné au fil des audiences par l’auditeur militaire, comme des pages du rapport du comité d’enquête de l’ONU, laisse entendre que les experts seraient tombés entre les mains de miliciens cupides qui les auraient volés et exécutés. Michael Sharp et Zaida Catalan auraient juste été au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

lire sur rfi.fr – publié le 21 décembre 2017

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